Église protestante Unie

Jean 15, 1 à 10 « Être interprète de la Parole » Xavier Langlois dim 2 mai 2021

Lecture biblique 

Jean 15, 1 à 10 

« Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore. 3Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi comme je demeure en vous ! De même que le sarment, s’il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent. Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera. Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples. Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ; demeurez dans mon amour. Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme, en observant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour.

Prédication 

Entre Pâques et Pentecôte, l’évangile lu ce matin nous invite à envisager un grand changement. Ce grand changement n’est pas à chercher dans une action politique, sociale, ou même ecclésiale. Ce changement est beaucoup plus intime puisqu’il nous concerne chacun et chacune individuellement. Être disciple, nous enseigne Jésus, c’est être ancré en lui avec une profondeur et une continuité symbolisées par le sarment qui germe sur le cep. A l’image de la métaphore végétale, nous devons, en lui et par lui, porter du fruit. Le grand changement est donc celui d’une possible existence chrétienne qui porte du fruit, qui se découvre dans cette situation de pouvoir partager la grâce reçue. 

En disant cela, je ne dis rien de nouveau, mais je souligne tout de même que le propos de Jésus troublera peut-être les bons protestants que nous sommes. Depuis 5 siècles que nous sommes attachés, à juste titre, au salut par la seule grâce de Dieu au moyen de la foi, ici le discours se focalise sur le « faire ». La valeur de l’individu, sa légitimité à être en Christ, est sujette à sa capacité à porter du fruit. La parole est même particulièrement sévère. Tout sarment qui ne porte pas de fruit, est coupé, séché et jeté au feu. Ce qui ne porte pas de fruit, non seulement n’a pas d’avenir, mais est considéré comme un poids dont il faut se délester. On aura beau prendre le texte par un bout ou par l’autre, le faire détermine la valeur du sarment. 

Du coup, il vaut peut-être la peine de réfléchir à ce que signifie « porter du fruit ». Un vieux pasteur me disait un jour, que lorsqu’un arbre porte du fruit, ce n’est pas lui qui en profite mais les cueilleurs. Le malicieux lui aurait rétorqué que le fruit qui tombe et pourrit au pieds de l’arbre lui fera un terreau bien naturel, mais bon, passons. Le fruit, c’est ce dont l’autre peut profiter. Porter du fruit nous renvoie à notre être au milieu des autres. Dans la pensée laïque cela s’appelle l’éthique : le système de valeurs grâce auxquelles l’humain va penser à ce qu’il se doit d’être et de faire au milieu des hommes. C’est un projet noble, mais c’est aussi un projet incertain, car dans un monde qui se complexifie de plus en plus, les bons choix, les bonnes décisions ne sont pas toujours clairement repérables. Si ce n’était pas le cas, il n’y aurait pas de débat éthique. 

Mais dans tous les cas, si cette réflexion existe, cela signifie que l’être humain à conscience de lui-même comme être responsable. Et être responsable, c’est pouvoir répondre de ses actes devant une autre instance que soi-même. L’état, la Loi, la morale, la société, la conscience ou Dieu. Mais cela veut dire dans tous les cas, que je ne suis jamais seul au milieu des autres. La relation est toujours triangulaire, moi, les autres, et l’instance supérieure devant laquelle cette relation va faire sens ou pas. 

Alors si je ne sais pas encore ou va me conduire la méditation de ce texte, ce que je sais, c’est qu’en me demandant de porter du fruit, l’exhortation ne m’envoie pas dans un salut par les œuvres, à ce que je vais pouvoir faire ou pas, mais à une rencontre nouvelle avec le Christ au milieu des autres. Porter du fruit c’est, être en Christ, au milieu des autres.   Faire corps avec le premier pour être bénédiction en faveur des autres. Mais une fois que l’on a dit cela, on n’a rien dit sur cette vie nouvelle au milieu des autres. On peut alors s’aider d’autres textes. Rappelons-nous ce beau passage de la lettre de Paul aux Galates (5/22) lorsqu’il décrit les fruits de l’esprit comme l’expression de l’amour, la joie, la paix, la bonté, la douceur, la maîtrise de soi … Ce sont des qualités engendrées par la présence de l’Esprit Saint, mais éminemment relationnelles. Amour, douceur, bonté, maîtrise de soi … il n’y a que les autres qui peuvent constater et profiter de ces fruits que nous portons. Mais une fois que nous avons pris en compte la liste de ces fruits de l’Esprit, ce que nous devinons derrière, c’est la description d’un cœur transformé, d’une existence pacifiée en profondeur et donc en paix avec les autres. En tout cas une existence au bénéfice de ce qui l’anime, de ce qui lui donne souffle. 

Chemin faisant, nous découvrons que l’être chrétien au milieu des autres n’est pas le produit d’une bonne éthique d’une bonne réflexion, mais la conséquence d’un processus qui dans les écritures s’appelle la sanctification. Quand je lis tous les fruits de l’Esprit que Paul énonce, je découvre dans cette liste un cœur, mais plus encore, le cœur d’une personne, celle du Christ. Celui qui par essence est amour, douceur, etc. c’est lui le Seigneur. Ces fruits de l’Esprit me décrivent donc le caractère, le cœur du Christ tel qu’il se déploie dans l’existence chrétienne. C’est ça la sanctification, ce moment où le lien d’appartenance devient un lieu de transformation, de devenir. Finalement, porter du fruit c’est se laisser saisir par Christ au milieu des autres. Et la métaphore qu’utilise Jésus dit remarquablement bien la superposition du lien et du lieu : le lieu où le sarment porte du fruit est à découvrir dans la force du lien. Un lien, que nous appellerons la foi, dont le chrétien devra prendre soin, préserver, entretenir, nourrir, faire grandir. En effet, si on ne perd pas la foi comme on perd son trousseau de clef, on peut la laisser, par négligence, s’étioler, se faner et même se dessécher – autrement dit la nécrose végétale. 

Aussi, pour éviter ce danger, Jésus nous propose une démarche. En effet, il nous dit que pour porter du fruit il faut être émondé. Émonder un arbre, c’est arracher tout ce qui est mort ou inutile et qui l’empêche de grandir et de potentiellement porter du fruit. Or l’outil qui émonde le chrétien, c’est la parole de Christ : déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dites. J’entends ici un appel de la plus haute importance. Pour être bien dans le monde, le chrétien doit d’abord se situer hors du monde dans la Parole de Christ. Être émondé par la parole de Christ implique de se tenir dans une relation juste et efficace avec cette parole. Une relation faite d’écoute et d’obéissance, dans la pensée biblique ce sont là des synonymes. Pour être, il faut donc écouter car c’est sa parole qui nous fait naître et grandir dans une vie construite. 

Pour être véritablement il faut écouter, il faut naître dans une parole. Cette nécessité est bien connue des philosophes comme Gadamer qui a souligné que c’est en apprenant une langue, en grandissant dans une langue maternelle que pour l’humain, s’articule un monde. Naître dans une langue, c’est beaucoup plus que parler, c’est prolonger une pensée, poursuivre une pensée. Langage et pensée sont intimement liés. Le langage, la parole nous fait naître à la pensée

Mais le Christ nous parle de sa parole à lui, d’une langue qui ne nous est pas maternelle. La parole du Christ est une langue étrangère qu’il nous faut apprendre, la parole du Christ est un texte qu’il nous faut lire et recevoir pour être émondé, pour devenir autrement dans sa volonté. Et il me semble que le bon mot pour rendre compte de cette réception d’une parole qui ne m’est pas maternelle, d’un texte qui n’est pas mien mais qui in fine va le devenir, est celui de « l’interprétation ». J’entends l’évangile de cette manière : être émondé par la Parole de Christ c’est avoir le courage de l’interpréter. Être émondé, c’est entrer dans ce travail d’interprétation, car c’est par elle que cette parole devient mienne.

De quelle façon deviendra-t-elle mienne, va-t-elle faire partir de ma vie ? Paul Ricœur nous le dit en affirmant « l’interprétation d’un texte s’achève dans l’interprétation de soi ». Quand nous écoutons la Parole de Christ, nous cherchons à le connaître. Mais nous ne pouvons écouter réellement le Christ, l’écouter en tant que Seigneur que dans le cadre de la révélation, que sur le lieu où il nous appelle. Ce qui fait qu’à chaque fois que j’essaie de connaître Christ et de comprendre sa parole, je ne peux que (re)découvrir son appel et en clarifier le sens qu’il doit prendre dans ma vie. De l’interprétation de sa Parole ne peut que conduire à une interprétation de soi, car au cœur de cette Parole, il y a ce qui m’exige, celui qui m’appelle, et dans le creux de cet appel la découverte de ce que je ne suis pas encore, mais de ce que je suis appelé à devenir. Interpréter c’est donc lire en priant : que veux-tu de moi Seigneur ?

Et c’est bien parce qu’entre sa Parole et Moi il y a une exigence et aussi une promesse grâce à laquelle l’exigence devient paisible et heureuse à entendre, que l’interprétation n’est plus un jeu intellectuel, mais un chemin de vie et de conversion. Paul Ricœur encore disait : interpréter c’est faire œuvre ! Sublime parole que l’on pourrait appliquer en bien des situations comme en droit où il faut bien interpréter une loi pour la rendre applicable. Mais lorsqu’on parle de l’œuvre d’une interprétation, qui ne songe pas d’abord à la musique. Rien n’est d’abord plus étranger à soi que la création artistique d’un autre, et pourtant l’interpréter c’est d’une certaine manière la recréer. Quand un chef – d’orchestre dirige une symphonie, il doit se l’approprier intellectuellement, travailler sa partition, mais aussi, et surtout, la ressentir, écouter l’émotion que cette œuvre va produire en lui, là où elle le rejoint. Et c’est à partir de cette émotion reçue, que son interprétation va devenir une œuvre nouvelle, celle du compositeur au travers de la vie de l’interprète, touché, transformé. La réception d’une œuvre change quelque chose en nous lorsque nous la recevons avec cette part aboutie de l’intelligence : l’émotion. Je ne parle pas de sensiblerie, mais d’émotion, le récepteur qui nous indique qu’au plus profond de notre être nous avons été rejoints. De ce point de vue l’art en général est l’expression humaine la plus spirituelle. Quand nous lisons la Parole, l’interpréter veut dire, aussi et surtout, la recevoir avec notre sensibilité. C’est là où la lecture suscite une émotion que, très probablement le Seigneur veut nous rejoindre et nous travailler. C’est dans l’écoute sensible de la Parole que la sanctification commence. 

Être émondé par la Parole c’est faire œuvre d’interprétation, c’est renaître dans une écoute intelligente et sensible. Les deux s’appellent mutuellement, pour former nourrir ensemble ce lien de la foi et pour le faire devenir un lieu de transformation. Reste que, interpréter, sera toujours prendre un risque : celui de ne pas tout comprendre, de faire des contre sens, des erreurs de traduction, d’y mettre un peu trop de soi ou pas assez … Mais il n’a jamais été dit que nous serions émondés en un jour. Reste que c’est dans ce nœud d’émerveillement et d’appropriation que l’Esprit du Christ transpire au point devenir notre, que le cœur du Christ peu à peu imprègne notre cœur. Oui, c’est dans cette écoute que le lien de communion ne manque pas de devenir lieu de sanctification. 

Jean 8/31 Jésus dit à ces Juifs qui avaient cru en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. »

Jean 15, 1 à 10 « Être interprète de la Parole » Xavier Langlois dim 2 mai 2021
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