Église protestante Unie

Exode 1 Que l’amour de Dieu nous rend sage. X.Langlois

Culte au temple de Reims le 20/09/20

Et voici les noms des fils d’Israël venus en Egypte – ils étaient venus avec Jacob, chacun et sa famille : Ruben, Siméon, Lévi et Juda, Issakar, Zabulon et Benjamin, Dan et Nephtali, Gad et Asher.

Les descendants de Jacob étaient, en tout, soixante-dix personnes : Joseph, lui, était déjà en Egypte. Puis Joseph mourut, ainsi que tous ses frères et toute cette génération-là. Les fils d’Israël fructifièrent, pullulèrent, se multiplièrent et devinrent de plus en plus forts : le pays en était rempli.

Alors un nouveau roi, qui n’avait pas connu Joseph, se leva sur l’Egypte. Il dit à son peuple : « Voici que le peuple des fils d’Israël est trop nombreux et trop puissant pour nous. Prenons donc de sages mesures contre lui, pour qu’il cesse de se multiplier. En cas de guerre, il se joindrait lui aussi à nos ennemis, il se battrait contre nous et il sortirait du pays. » On lui imposa donc des chefs de corvée, pour le réduire par des travaux forcés, et il bâtit pour le Pharaon des villes-entrepôts, Pitom et Ramsès. Mais plus on voulait le réduire, plus il se multipliait et plus il éclatait : on vivait dans la hantise des fils d’Israël. Alors les Egyptiens asservirent les fils d’Israël avec brutalité et leur rendirent la vie amère par une dure servitude : mortier, briques, tous travaux des champs, bref toutes les servitudes qu’ils leur imposèrent avec brutalité.

Le roi d’Egypte dit aux sages-femmes des Hébreux dont l’une s’appelait Shifra et l’autre Poua : « Quand vous accouchez les femmes des Hébreux, regardez le sexe de l’enfant. Si c’est un garçon, faites-le mourir. Si c’est une fille, qu’elle vive. » Mais les sages-femmes craignirent Dieu ; elles ne firent pas comme leur avait dit le roi d’Egypte et laissèrent vivre les garçons. Le roi d’Egypte, alors, les appela et leur dit : « Pourquoi avez-vous fait cela et laissé vivre les garçons ? » Les sages-femmes dirent au Pharaon : « Les femmes des Hébreux ne sont pas comme les Egyptiennes ; elles sont pleines de vie ; avant que la sage-femme n’arrive auprès d’elles, elles ont accouché. » Dieu rendit les sages-femmes efficaces, et le peuple se multiplia et devint très fort.

Or, comme les sages-femmes avaient craint Dieu et que Dieu leur avait accordé une descendance, le Pharaon ordonna à tout son peuple : « Tout garçon nouveau-né, jetez-le au Fleuve ! Toute fille, laissez-la vivre ! » 

Prédication 

Nous allons, cette année, travailler en catéchèse le livre des Actes, qui nous décrit un lieu de passage absolument capital dans l’histoire de l’église, le moment à partir duquel, les apôtres ont dû donner suite au ministère du Christ en se l’appropriant. Ces hommes ont dû apprendre à vivre de ce qui leur a été donné, transmis par le Seigneur, et dans cet apprentissage, ils ont fait l’expérience de leur maturité spirituelle. Etre mature c’est savoir vivre en cohérence avec les valeurs qui nous ont été transmises. A l’inverse, l’adulte immature, et celui qui est incapable de s’approprier ce qu’ont lui transmet. Bref, l’adulte mature est celui qui sait prendre ses responsabilités. 

L’histoire du livre des actes est donc l’histoire de ces hommes qui ont pris leurs responsabilités en tant que chrétiens dans le monde, mais avant eux et après eux, on peut dire que toutes les générations de croyants ont dû oser ce passage, et apprendre à vivre, incarner les valeurs qui leurs ont été transmises. On pourrait même dire que dans la vie ordinaire, c’est ce que chaque génération fait dans les pas de celle qui l’a précédée. 

Nous sommes ici sur un tel lieu de passage, puisque le livre de l’Exode s’ouvre sur une fin. La fin d’une génération, la fin d’une partie de l’histoire des hébreux, et surtout la clôture d’une expérience et d’un témoignage. Jacob est mort, Joseph aussi, ainsi que tous ces frères et tous ceux qui ont connu la descendante de Canaan vers l’Egypte. Pharaon aussi est mort. Il n’y a donc plus de témoins direct de ce passé. Et quand il n’y a plus de témoins direct de l’histoire, comme par exemple après la disparition du dernier poilu de 14-18, et bien on se sent responsable de cette histoire, on se sent encore plus en devoir de ne pas l’oublier, pour en conserver tous ces enseignements et espérer ainsi, chemin faisant, grandir en humanité et en spiritualité. 

Que restera-t-il de cette histoire absolument improbable qui a lié deux destins si étrangers l’un à l’autre ? L’hébreux et l’égyptiens rassemblés dans un même effort contre la famine et la mort. Le pharaon qui rêve, Joseph qui interprète, deux peuples qui unissent leurs efforts, se découvrant frères en humanité devant ce qui menace leur humanité, et tracent ensemble un chemin de vie. Deux peuples dépendants aussi l’un de l’autre. Sans la sagesse de Joseph, les intuitions de Pharaons seraient restées confusion, sans l’autorité de Pharaon et sa puissance politique, la famille de Jacob n’aurait pu être mise à l’abris. Du gagnant gagnant comme on l’entend souvent dans nos médias. 

Voilà l’histoire à laquelle il va falloir donner une suite. Plus qu’une histoire, voilà le témoignage d’une histoire de salut dont il va falloir s’inspirer pour écrire la suite et pour ce faire, humilité, écoute et sagesse seront requises. J’insiste sur cette sagesse car elle me parle particulièrement, d’inspiration et d’obéissance. Le sage par définition est celui applique les enseignements qu’il a reçus. Il sait écouter, se mettre à l’école d’un héritage spirituel, mais ensuite, il le met en pratique, ou pour le moins, toute sa vie durant il essaiera de le mettre en pratique. Et cette qualité me semble donc particulièrement requise ici, savoir se mettre à l’écoute de ce que le Seigneur a fait dans cette histoire, pour en tirer une ligne directrice de vie. 

Mais j’insiste sur ce mot car c’est celui qu’utilise Pharaon au verset 10. Quelques soient les traductions que nous avons, le texte hébreux écrit que le Pharaon veut agir avec sagesse, selon le principe de cette sagesse / Hoqma, mot même qui parcourt le livre des proverbes. Bien sûr, cette prétendue sagesse ne fait aucune illusion en nous puisque nous savons vers quoi elle tend, l’asservissement d’un peuple et son extermination. Avant d’aborder cette folie meurtrière, il faut la diagnostiquer dans sa prétention profonde : elle se veut sagesse, elle se veut l’expression d’une rationalité, et à travers cette rationalité elle se veut légitime. Le mal ne se présente jamais, ou rarement, à l’état brut. il se déguise toujours en ange de lumière, ou à minima comme un « mal nécessaire », ou un « mal pour « un bien ». Pour faire le mal, l’homme doit l’avoir auparavant pensé comme un bien ou comme un nécessité comprise et acceptée, dit Soljenitsyne … Pour une seule raison, convaincre ou faire abdiquer les résistances. 

Et ça marche, en tout cas c’est ce que je constate dans le texte. De l’intention de Pharaon, on passe aux chefs de corvées qui prennent les choses en mains, (il y a toujours des volontaires pour faire le salle boulot), pour finir, verset 13 aux Egyptiens, le peuple en son entier qui martyrise maintenant Israël. Manifestement, cette fausse sagesse, cette rationalité irrationnelle a été efficace, elle a gagné les consciences et assujetti les volontés. Et à cela il n’y a rien d’étonnant, car le procédé qu’utilise Pharaon pour gagner à sa cause, est une formidable propagande : un discours univoque, qui mêle le vrai du faux, qui procède par amalgame et surtout, qui ne laisse pas le choix à l’auditeur. Et nous touchons-là intimement au caractère mensonger et diabolique de l’entreprise de Pharaon, qui prétend à la sagesse pour forcer les consciences et empêcher toute pensée autonome. Quelle possibilité de pensée a le peuple égyptien quand on lui dit que les juifs pullulent, (on notera au passage le langage déshumanisant, quasi animalier, nous sommes bien loin du terme générique des « fils d’Abraham Isaac et Jacob »), qu’ils sont et resteront des étrangers incapables de loyauté et surtout, en cas de guerre ils représentent une menace à l’intérieur même du pays. Devant un discours à ce point là univoque, violent et fermé il est impossible de le contester, sauf à endosser le rôle de celui qui n’aime pas son pays, le rôle du traître et du lâche. Le grand sociologue Philippe Breton dit de la propagande qu’elle est la manière de présenter et de diffuser une information politique de telle manière que son récepteur soit à la fois en accord avec elle et dans l’incapacité de faire un autre choix à son sujet. Nous sommes en plein là-dedans.

Pharaon revendique une sagesse et une forme de rationalité. Pour ma part je la lis comme le plus vil des discours propagandistes. Mais tout ceci nous révèle où se situe le combat, la lutte. Avant que la violence s’exerce, il faut vaincre la pensée, triompher des consciences, les abolir. Bref, le combat est d’abord et essentiellement spirituel.  

Pourtant, lorsqu’il s’agira de se dresser contre le déploiement de cette pensée de mort, la prise de risque sera, elle, très concrète. On quitte le débat des idées pour mettre sa vie en danger. C’est ce que font ici les sages-femmes qui osent contre l’arbitraire, ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui, une désobéissance civile. Pardon pour ceux qui verraient ici un anachronisme, pourtant c’est la formule qui me vient naturellement devant ces quelques femmes qui font fi de l’ordre étatique et qui osent un acte non violent contraire à la loi. L’aspect non violent est ici très important. Elles ne sont pas en train de fomenter une révolution, ni d’organiser une résistance, elles agissent de façon libre, décidée, concertée (puisqu’elle sont plusieurs) en vue d’un bien commun. Elles ne veulent casser le système. Leur désobéissance est de faire ce qui leur semble juste. 

Je commençais ma prédication en rendant grâce pour la maturité spirituelle de celles et ceux qui ont pris au sérieux le témoignage qui leur a été transmis pour en vivre, et bien nous en voyons ici un exemple concret. D’une certaine manière, ces sages femmes ne peuvent accepter de rompre la force de liens qui les tissent, d’une part, très certainement, même si ce n’est pas dit, à la nature de leur vocation qui est d’aider à la vie et non à la mort, mais d’autre part aussi, à l’existence du peuple hébreux. En se mettant en danger pour le salut des enfants juifs, de fait elles lient leur sort à ce peuple, elles s’associent à lui dans le malheur en résistant au malheur qui l’accable. Hier, juifs et égyptiens étaient unis dans le malheur, aujourd’hui, ce lien est prolongé par l’action de ces femmes. 

Nous sommes ici devant un acte de courage qui, évidemment nous parlera de tous ceux qui par la suite, dans l’histoire douloureuse des hommes, sauront courageusement se tenir à côté des victimes, mais un acte de courage qui nous est aussi présenté avec ses armes les plus efficaces. De la même manière qu’il fallait dénoncer la violence d’ordre spirituelle de Pharaon, il faut ici souligner la force spirituelle de ces femmes. Ce courage, elles le puisent à une source, dans la crainte de l’Eternel, qui est le principe et le moteur de la sagesse véritable. Face à un ordre  violent et diabolique, un ordre spirituel, conforme à la volonté du Seigneur, apparaît et résiste.

Et d’une certaine matière, une fois que l’on a rendu hommage au courage de ces femmes, car il faut toujours du courage pour assumer ses responsabilités, on peut aussi en conclure qu’en sauvant des juifs, elles se sont aussi sauvées elles-mêmes. Elles ne sont pas trahies en trahissant ce en quoi elles croyaient, voilà où s’est tenu leur courage et leur victoire, voilà aussi le lieu où elles sont bénies par le Seigneur qui leur accorde une descendance. La situation des juifs au milieu de leur pays, les a confrontées à leurs convictions spirituelles. Ne l’oublions pas, surtout aujourd’hui à l’heure ou les attentats contre les juifs existent toujours. L’opprimé nous oblige à un retour sur nous même et à un acte de conscience et de foi. 

Plus qu’une désobéissance civile, c’est à une obéissance de la foi que nous assistons. La foi qui est, en Dieu, la possibilité de penser autrement le monde. Là où le discours humain divise, dresse, opprime, et qui plus est, présente ce projet comme la seule sagesse possible, la foi est le miracle de la grâce par lequel ces femmes s’enracinent dans un autre discours, qui unit, protège, un discours qui défend l’idée de ce monde où égyptiens et hébreux sont appelés à vivre dignement. La limite à mon discours est qu’en dépit de ce voeux, il y aura l’Exode, la séparation donc entre les uns et les autres, j’y reviendrai dans une autre prédication. Mais, disons déjà que l’Exode  ne peut être une cause propre à hiérarchiser les dignités humaines. Ici il est question de dignité humaine. Quand elle est oubliée, ce n’est plus une histoire de droit de l’homme, mais de la lutte de la foi. En s’enracinant dans la foi, ces femmes s’enracinent dans le sens commun de l’histoire des hommes appelés à pouvoir vivre dignement. Et l’Exode va manifester ce droit aux hébreux à vivre dignement. 

Retrouvé le sens commun quand le monde commun semble se disloquer, c’est une affaire spirituelle, c’est aussi l’affaire de toutes les générations et particulièrement la notre qui assiste, j’en suis profondément convaincu avec beaucoup d’autres, à la fin d’un monde, à la fin d’une civilisation. Que sera le monde de demain, je n’en sait rien, mais il sera celui que je défendrai, celui que m’inspire la crainte de l’Eternel. Quelle que soit les mutations de civilisations auxquelles nous assistons, il nous incombe de tisser un continuum. Ce continuum est celui d’une sagesse qui s’enracine dans une parole autre. Dans ce monde de l’Exode qui change, des femmes, enracinées dans la crainte de Dieu ont tissé la continuité d’une sagesse éternelle. C’est l’exemple d’une maturité qui je pense doit nous servir de modèle. Que l’amour du Seigneur nous rende sage chaque jour et toujours. Amen

Exode 1 Que l’amour de Dieu nous rend sage. X.Langlois
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