Église protestante Unie

Actes 8,1-5 Philippe et Simon le magicien. Dimanche 25 juillet. Reims. Xavier Langlois

Actes 8,1-25

En ce jour-là éclata contre l’Église de Jérusalem une violente persécution. Sauf les apôtres, tous se dispersèrent dans les contrées de la Judée et de la Samarie. Des hommes pieux ensevelirent Etienne et firent sur lui de belles funérailles. Quant à Saul, il ravageait l’Église ; il pénétrait dans les maisons, en arrachait hommes et femmes, et les jetait en prison. Ceux donc qui avaient été dispersés allèrent de lieu en lieu, annonçant la bonne nouvelle de la Parole. C’est ainsi que Philippe, qui était descendu dans une ville de Samarie, y proclamait le Christ. Les foules unanimes s’attachaient aux paroles de Philippe, car on entendait parler des miracles qu’il faisait et on les voyait. Beaucoup d’esprits impurs en effet sortaient, en poussant de grands cris, de ceux qui en étaient possédés, et beaucoup de paralysés et d’infirmes furent guéris. Il y eut une grande joie dans cette ville. Or il se trouvait déjà dans la ville un homme du nom de Simon qui faisait profession de magie et tenait dans l’émerveillement la population de la Samarie. Il prétendait être quelqu’un d’important, et tous s’attachaient à lui, du plus petit jusqu’au plus grand. « Cet homme, disait-on, est la Puissance de Dieu, celle qu’on appelle la Grande. » S’ils s’attachaient ainsi à lui, c’est qu’il les maintenait depuis longtemps dans l’émerveillement par ses sortilèges. Mais, ayant eu foi en Philippe qui leur annonçait la bonne nouvelle du Règne de Dieu et du nom de Jésus Christ, ils recevaient le baptême, hommes et femmes. Simon lui-même devint croyant à son tour, il reçut le baptême et ne lâchait plus Philippe. A regarder les grands signes et miracles qui avaient lieu, c’est lui en effet qui était émerveillé.

Apprenant que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu, les apôtres qui étaient à Jérusalem y envoyèrent Pierre et Jean. Une fois arrivés, ces derniers prièrent pour les Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint. En effet, l’Esprit n’était encore tombé sur aucun d’eux ; ils avaient seulement reçu le baptême au nom du Seigneur Jésus. Pierre et Jean se mirent donc à leur imposer les mains, et les Samaritains recevaient l’Esprit Saint. Mais Simon, quand il vit que l’Esprit Saint était donné par l’imposition des mains des apôtres, leur proposa de l’argent. « Accordez-moi, leur dit-il, à moi aussi ce pouvoir, afin que ceux à qui j’imposerai les mains reçoivent l’Esprit Saint. » Mais Pierre lui répliqua : « Périsse ton argent, et toi avec lui, pour avoir cru que tu pouvais acheter, avec de l’argent, le don gratuit de Dieu. Il n’y a pour toi ni part ni héritage dans ce qui se passe ici, car ton cœur n’est pas droit devant Dieu. Repens-toi donc de ta méchanceté, et prie le Seigneur : la pensée qui t’est venue au cœur te sera peut-être pardonnée. Je vois en effet que tu es dans l’amertume du fiel et les liens de l’iniquité. » Et Simon répondit : « Priez vous-mêmes le Seigneur en ma faveur, pour qu’il ne m’arrive rien de ce que vous avez dit. »

Pierre et Jean, après avoir rendu témoignage et annoncé la parole du Seigneur, retournèrent alors à Jérusalem ; ils annonçaient la Bonne Nouvelle à de nombreux villages samaritains.

Prédication 

Plus je médite l’histoire de cette première église dans le livre des Actes des Apôtres, plus je suis surpris par la modernité des questions qu’elle soulève. Aujourd’hui encore, cette modernité ne fera pas défaut. Comme nous l’avons lu, la persécution étant, un certain nombre de chrétiens sont dispersés dans ce monde plus vaste que celui de la Judée, et sera occasion, non pas de renoncement, mais d’évangélisation renouvelée. Loin d’éteindre, la persécution stimule au contraire le zèle des apôtres. Mais cette mission rebondit ici en Samarie. Un lieu que le lecteur de la Bible ne peut que bien connaître tant son histoire a été douloureuse. Envahie au 8ème siècle avant notre ère par l’Assyrie, elle a vu une partie de sa population être déportée et être remplacée par d’autres populations païennes qui introduisirent naturellement leurs cultes païens. Une histoire qui aura changé radicalement l’identité de cette partie du Royaume d’Israël. A l’époque du Nouveau Testament, la Samarie est considérée par l’orthodoxie de Jérusalem comme un judaïsme déviant et surtout syncrétiste. 

Le syncrétisme, c’est un peu ce que nomment aujourd’hui les sociologues de la religion, le bricolage religieux, le fait de mélanger certains aspects de plusieurs religions pour édifier une expérience propre. La présence de Simon le magicien est l’indicateur vivant de cette culture juive poreuse aux éléments païens. La Samarie est un lieu où, manifestement, l’on prie autant le Dieu de Moïse que l’on suit les magiciens. 

Je dis que le livre des Actes est étonnamment moderne, car le syncrétisme est l’un des aspects significatifs de notre culture. Dans un monde qui ne souffre plus aucun absolu, qui se refuse à toute idée d’une vérité, celle-ci est atomisée, morcelée par chacun qui se la recompose en puisant çà et là avec ce qui lui convient ce qu’il trouve à bout de clic. Christianisme, bouddhisme, islam, anthroposophie … plus rien ne vaut en tant que tel, mais tout s’offre comme un grand supermarché disponible à la consommation de ceux qui remplissent librement leur panier religieux. 

Cela fait maintenant 30 ans que ce bricolage religieux a été bien identifiée notamment par une sociologue des religions Danièle Hervieux Léger, qui, avant de parler du syncrétisme, a d’abord défini la religion comme un dispositif propre à préserver une conscience individuelle ou collective dans une lignée de croyants. Le propos est absolument capital car il conjugue le croire dans sa dimension personnel, intime, et la succession des générations. La religion c’est ce qui permet à ce dépôt de la foi d’être conservé et transmis dans la marée des générations.

Toqueville disait que dans une démocratie, chaque génération qui vient est une nation nouvelle pour qui la tradition n’est plus un impératif mais un renseignement ; et bien, le fait religieux est exactement l’inverse, comme le dit Pierre Gisèle : croire c’est se savoir engendré. D’un côté l’illusion de se croire pur commencement, de l’autre se savoir autorisé à poursuivre une histoire déjà commencée par d’autres. Le bricolage religieux, le syncrétisme, n’est pas fidélité mais idolâtrie : c’est l’être qui renonçant à toute hérédité, s’invente un commencement, il devient pour lui-même la parole qui fait sens. Alors que croire c’est s’inscrire dans une lignée. 

S’inscrire dans une lignée, non pas pour se limiter, pour se réduire, pour s’empêcher mais au contraire pour se dilater et vivre encore plus pleinement. Avoir conscience d’appartenir à une histoire, et d’en être un maillon, c’est donner du sens à sa finitude, à ses limites. Le projet de Dieu dépasse de beaucoup les limites de mon existence, la perfection de sa réalisation dépasse le cadre étroit de la durée de mes jours, même si je reste un maillon essentiel. Je peux faire ma part, transmettre et réaliser ce qui m’est possible et accepter ce qui me dépasse dans l’assurance libératrice que nulle génération n’épouse dans son entier l’œuvre de Dieu. P Burckner écrit : murir c’est souvent procéder au recensement mélancolique de tout ce que nous n’avons pas réalisé. Et bien dans la foi, cette mélancolie est espérance, car ce que nous n’avons pas réalisé est appelé à devenir. 

Souvenez-vous dans le livre de l’Apocalypse, il nous est dévoilée l’église du ciel, pure et sanctifiée, vêtue de blanc en adoration devant l’Agneau de Dieu. Mais cette révélation est préparée par la description des sept églises, toute en lutte pour vivre dans la foi. L’église historique, dans toutes ses générations, est toujours dans un inachèvement qui attend sa résolution dans l’action finale du Christ. S’inscrire dans une lignée, c’est s’inscrire dans cette orientation de salut. Se savoir en devoir de faire sa part et de ne pas pouvoir tout réaliser, dans la foi en celui qui conduit le monde à sa perfection. 

Le syncrétiste se moque de cette lignée dans laquelle il faut s’inscrire, il se moque de toute volonté avec laquelle il faudrait se coordonner … en puisant ce qu’il veut où il veut, il adore sa propre volonté. Et c’est cela le problème, derrière un semblant de religion, celui d’ériger la volonté de l’homme en vérité absolue. En tout cas c’est ce que je lis dans le livre des Actes, l’exemple de l’homme qui, faussement religieux, se fait lui-même Dieu. 

Je l’écris, mais il faut prendre du temps pour le discerner car à la simple description des faits, il est difficile d’y voir clair. Quand nous comparons objectivement l’action de Simon et Philippe, il est difficile de voir ce qui les distingue. Tous les deux sont des prédicateurs charismatiques, tous les deux accomplissent des prodiges et tous les deux suscitent l’émerveillement des foules. Pourquoi l’un serait plus légitime que l’autre ? La réponse qui vient immédiatement au lecteur croyant, est le critère de la foi. L’un agit aux noms de croyances magiques et païennes et l’autre au nom de Jésus-Christ. Cette réponse est bien sûr fondamentale, mais insuffisante car elle ne dit pas en quoi, ce qui est conséquence de la foi chrétienne est différent de la foi idolâtre. Pour le percevoir, il faut se tenir sur un autre lieu, non plus celui de la théologie mais celui de l’éthique et de la déontologie. Il faut nous demander, comment agissent Simon et Philippe et quelles implications cela a pour la foule de leurs auditeurs. 

Quand nous regardons Simon pratiquer sa magie, la réponse est claire et elle revêt deux aspects qui, associés sont très dangereux : elle valorise le moi et la puissance et nous pourrions en ajouter un troisième fait, elle suscite la fascination. Simon ne prêche pas, il s’auto-désigne, il ne renvoie pas à une puissance plus grande que lui, il s’identifie à la puissance divine, il ne libère pas les foules, il les asservit à sa personne et se laisse désigner comme puissance de Dieu. Le moteur de ce praticien de la magie est un narcissisme jamais assouvi. Et même lorsqu’il se croit attiré et convaincu par la prédication de Philippe, c’est encore ce besoin dévorant de puissance qui le porte : il veut, par l’argent, acquérir encore plus le pourvoir de faire, celui de donner l’Esprit. 

Simon nous montre à quel point la soif de pouvoir est sans fin. Hobbes disait que le désir le plus puissant de l’homme était la soif de pouvoir et Hannah Arendt qui a prolongé sa pensée a précisé que plus que le pouvoir, c’est l’accumulation du pouvoir qui est toujours visé, et ajoutant qu’une société construite à partir d’individus désireux du pouvoir conduit inévitablement à la soumission et à la domination. Et souvent même à la domination accepté par la fascination, car l’homme est toujours fasciné par ce qu’il désire intensément. 

Ce n’est que l’histoire de Simon le magicien mais qui nous montre en miniature un fait universel, l’homme qui assoiffé de pouvoir, l’accumule, fascine les foules et les domine. 

Philippe lui n’exerce pas un pouvoir mais une autorité. L’autorité, augere en latin, c’est ce qui fait grandir. Cette autorité se déploie autour de trois mots : parole, miracles, joie. La finalité de son ministère c’est la joie, qui, dans l’œuvre de Luc traduit l’irruption du Royaume de Dieu au milieu des hommes. Trois mots qui nous orientent vers le Royaume de Dieu, tel que Jésus l’a manifesté et dans lequel s’inscrit Philippe. Philippe qui, à l’image de Pierre disant au paralytique devant le temple : lèves-toi et marche, poursuit la mission du Seigneur. Les apôtres ne s’inventent pas une mission, ils l’ont reçue du Christ, et ils n’improvisent pas non plus cette mission, ils poursuivent celle du Christ. Ils ne se posent donc pas comme un pur commencement mais s’inscrivent dans la lignée du Christ. 

Le Christ est donc à l’origine de leur mission, mais il en est aussi le contenu. Philippe ne s’annonce pas lui-même, il prêche le nom de Jésus-Christ, il renvoie à quelqu’un d’autre que lui. Jean le baptiste disait « il faut qu’il grandisse et que je diminue », cela ne peut se faire qu’en s’effaçant en tant que prédicateur. D’ailleurs, très concrètement, Philippe n’est que de passage. Il ne s’arrête pas en Samarie, il la traverse pour l’évangéliser. Et ne pas s’arrêter sur un lieu, c’est léguer à l’autre la liberté de vivre pour lui l’évangile reçu. Une liberté qui est manifestée par l’imposition des mains et la venue de l’Esprit. On s’est beaucoup interrogé sur ces deux événements, le baptême d’eau et la venue de l’Esprit, certains pour y voir le lien entre Baptême et Confirmation. Pourquoi pas, même si parfois, la venue de l’Esprit précède le baptême d’eau comme chez Corneille … Je préfère pour ma part y voir le rapport entre la grâce et la liberté. Si la grâce est donnée au baptême, le don de l’Esprit envoie le croyant dans la liberté et la responsabilité du chrétien. Imposer les mains c’est signifier à l’autre qu’il est maintenant libre de vivre pour lui la grâce reçue. 

Deux ministères donc qui dans les faits se ressemblent, mais qui dans la pratique renvoient à des logiques complètement opposées. D’un côté la puissance, la fascination et l’asservissement, de l’autre l’autorité, la joie et la liberté. Le chemin que désigne Philippe est celui de la vie, de la vie telle que Jésus l’a dévoilée par son propre ministère. Pascal Bruckner encore lui écrit avec beaucoup de justesse, que le secret d’une vie heureuse, n’est pas celle qui prétend tout réaliser, mais un destin qui s’agrège à quelque chose de plus vaste. Pour s’agréger au plus vaste de Jésus-Christ, encore faut-il renoncer à la plus puissante des tentations, celle du pouvoir. Dans ce renoncement qui n’est jamais simple, réside la liberté évangélique, pour soi et pour les autres. Amen.

Actes 8,1-5 Philippe et Simon le magicien. Dimanche 25 juillet. Reims. Xavier Langlois
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