Le temple protestant de Reims

Texte de Philippe GUTTINGER
Photos de Marie-Hélène WIECZOREK

Situé au 13 boulevard Lundy, le temple * protestant de Reims a 90 ans.

 * Le terme « temple » est traditionnellement utilisé par de nombreux protestants en France par allusion directe au temple de Jérusalem, le terme « Église » pour désigner un lieu de culte n’apparaissant pas dans le Nouveau Testament.

Un peu de théologie

Le temple était considéré comme un édifice sacré où la divinité était censée résider, mais, comme le précise Étienne, le premier martyr chrétien (Actes 7, 48), « le Très Haut n'habite pas dans ce qui est fait de main d'homme ». Le temple est donc simplement un lieu où les croyants rendent un culte à Dieu.

Plus précisément, dans les Églises issues de la Réforme, c’est en raison du caractère communautaire et public du culte que des édifices spécifiques sont érigés ou réaménagés, mais ces lieux ne deviennent églises qu’au moment du culte comme le rappelle Martin Luther : « Qui veut trouver Christ doit d’abord trouver l’Église…Or, l’Église, ce n’est pas du bois ou de la pierre, mais c’est l’assemblée des croyants ».

Aussi, la forme et l’esthétique du bâtiment cultuel n’a qu’une importance secondaire et, même, dans la tradition réformée marquée par Jean Calvin, ni l’extérieur, ni l’intérieur ne saurait faire croire aux fidèles que Dieu est localisé à un endroit spécifique.

Une architecture protestante ?

Il n’existe pas de théorie d’architecture issue de la Réforme et, dans les Églises de tradition réformée en France, aucun Synode national ne s’est prononcé sur des normes esthétiques même après la fin de la période des cultes clandestins du Désert. Toutefois, l’esprit de la Réforme et la pensée protestante ont influencé des œuvres architecturales.

Ainsi, à l’image de ce que fut le temple de Charenton construit en 1623 par Salomon de Brosse, l’architecte du Palais du Luxembourg à Paris (et détruit après la Révocation de l’Édit de Nantes), de nombreux temples de tradition réformée ont une forme rectangulaire, voire octogonale ou plus ou moins circulaire, afin de remplir au mieux leur fonction de rassemblement des fidèles autour de la chaire, la prédication de la Parole étant l’essentiel du culte. Par ailleurs, ils possèdent des galeries qui ont l’avantage d’offrir une vue dégagée sur la chaire.

L’existence de larges fenêtres est fréquente ; en effet, Dieu est lumière et c’est sous cette forme que les fidèles discernent la présence de Dieu auprès de l’humanité ; il convient donc de laisser pénétrer la lumière naturelle. Enfin, l’adjonction d’un clocher n’est pas du tout systématique et celle d’un cloître exclue.

Or, si le temple de Reims édifié en 1867 relevait de cette tradition (plan rectangulaire, galeries, fenêtres sur la rue, clocher se réduisant à un campanile), ce n’est pas le cas du temple reconstruit en 1923 sur les mêmes lieux après la guerre de 1914-1918. Après le refus par le Conseil presbytéral de l’Église réformée de Reims d’une première ébauche de bâtiment rectangulaire pour lequel il s’était inspiré de l’architecture des églises du Tardenois, l’architecte Antoine Charles Letrosne, qui fut l’architecte de la Faculté de Théologie protestante de Paris, a conçu le temple dans le style néogothique et selon un plan en croix latine. 


Les raisons de ce choix ne sont pas vraiment connues mais il semblerait que le fait de s’inscrire dans le renouveau gothique fut une manière pour ses promoteurs de retourner par- delà la Grande Guerre à un style fort apprécié en France, y compris chez les protestants. L’on pense aussi à l’apport du Mouvement de Cambridge qui influença l’Église d’Angleterre : soucieux de rituel et d’architecture ecclésiale, il a milité pour le retour au gothique, le seul style qui convenait selon lui pour le culte chrétien.

Tout au plus, il est certain que, sauf au niveau de leur charpente (celle du second est d’ailleurs d’inspiration anglo-saxonne), une parenté existe entre, d’une part, le temple de Reims et, d’autre part, le temple édifié par le même architecte à Levallois-Perret sous le nom de temple de la Petite Étoile en 1911-1912, soit dix années auparavant.
 
Reste que ce bâtiment se caractérise extérieurement par sa sobriété « toute religieuse » : choix d’un matériau modeste (brique rouge), clocher discret, décoration sobre tant dans sa thématique (la vigne) que dans sa forme. Seul inattendu : la présence d’un grand Agnus Dei agneau portant croix et bannière), mais ce symbole est représenté sans triomphalisme ; il suffit, à cet égard, de remarquer que l’animal est sur ses quatre pattes alors que, traditionnellement, l’une des pates est levée.

Quant au cloître, attribuer ce terme à cet édifice est contestable car il n’a rien à voir avec un cloître médiéval : sa fonction est celle d’un monument aux morts élevé en souvenir de la Grande Guerre et le visiteur découvrira même dans le jardin un amas de pierres et la croix de fer provenant de l’ancien temple détruit par les bombardements allemands du 19 septembre 1914. Or, accorder cette fonction à cet édifice est finalement un signe d’ouverture de la communauté protestante à la cité, ouverture que manifeste symboliquement la possibilité de voir la galerie et le jardin du cloître depuis la rue.

                              

Une décoration intérieure marquée par la pensée protestante

Le choix d’un plan cruciforme et, peut-être, le fait qu’une partie du mobilier ait été donné par des Églises étrangères d’autres traditions que la tradition réformée française expliquent des traits caractéristiques inhabituels par rapport à cette dernière : refoulement de la chaire sur le côté (et non au centre) et petitesse du volume de cette dernière (peu de surélévation et absence d’escalier d’accès), table de communion ayant l’apparence d’un grand autel, existence de fonts baptismaux.

                   

En outre, l’on ne peut qu’être frappé par le décor des carrelages et, surtout, par le grand nombre et la richesse iconographique des vitraux. En effet, nombre de temples huguenots sont vierges de toute image religieuse afin de respecter l’interdit biblique de la représentation de Dieu et surtout afin d’éviter tout risque d’idolâtrie. Jean Calvin ne considérait-il pas que, Dieu étant esprit, il est exclu de l’adorer autrement que par esprit ?

Aussi, faute d’images, l’omniprésence de Dieu est alors être rendue visible par la lumière naturelle et par des références écrites à sa Parole (reproduction du Décalogue et citations bibliques). Martin Luther cependant, tout en condamnant le culte des images, admettait leur utilisation pour la transmission de la foi. Le temple de Reims serait-il alors un exemple d’influence exercée par la tradition luthérienne ? … Une large partie de la communauté protestante rémoise du XIXème siècle était d’origine luthérienne mais l’on ne saurait négliger ni la vitalité de l’art du vitrail en Champagne depuis le XIIème siècle, ni la place occupée par le style de l’Art Déco dans la reconstruction de Reims.

Quoiqu’il en soit, la marque du protestantisme est saisissante : la présence d’une Bible grande ouverte ; sur le lutrin du XVIIIème siècle, on y voit sculpté David jouant de la harpe, ce qui évoque les Psaumes, source d’inspiration essentielle des cantiques des Églises de la Réforme ;

                                    


-    l’installation de bancs de manière à ce que le prédicateur soit aisément vu et entendu de tous ;
-    la petitesse et la nudité de la croix posée sur la table de communion ;

                             

-    l’accrochage sur le mur de l’abside de deux appliques reposant sur une croix de Malte, c’est-à-dire le type de croix qui a très probablement servi de modèle pour le bijou que l’on appelle « croix huguenote » et qui aurait été créé en 1688, soit peu après la révocation de l’Édit de Nantes ;
-    le recours à de nombreux motifs ou symboles bibliques dans la décoration des vitraux : l’agneau, le coq, l’ancre marine, le lys, etc. En revanche, la représentation des quatre évangélistes sous la forme de leur symbole n’est pas du tout conventionnelle dans un temple ;
                  

-    le fait que les quatre personnages du vitrail de l’abside représentent des Réformateurs du XVIème siècle : Théodore de Bèze, Guillaume Farel, Ulrich Zwingli et Jean Calvin ; l’absence de Martin Luther s’explique certainement par ses origines allemandes mais aussi peut-être par le fait que les auteurs du vitrail se seraient inspirés du Mur des Réformateurs qui a été inauguré à Genève cinq ans seulement avant la guerre ;
-    la décoration du carrelage qui repose sur le recours à des motifs bibliques (cerf, poisson, chiens, arbre) et sur leur assemblage sur des croix grecques ; ces dernières soulignent tous les cheminements, et en particulier le cheminement central qui conduit à la table de communion ; 
     

-    la reproduction de citations bibliques sur deux vitraux du transept.

 


   

   

A ce propos, qu’il n’y ait que deux phrases dans un temple aussi coloré est fort surprenant, la tradition réformée donnant une place essentielle à ce type de décoration. Mais, en réalité, un visiteur de cette tradition qui serait venu avant 1973 n'aurait pas été dépaysé car d’autres phrases figuraient sur les murs. Toutefois, cette année-là, toutes les fresques Art Déco de Gustave-Louis Jaulmes (arbre de vie ; Tables de la Loi ; croix huguenotes avec larme, symbole de la souffrance des protestants lors des persécutions ; décor végétal) ont été recouvertes d’une peinture blanche en raison de leur état de dégradation…Une blancheur conforme à la sobriété, voire à l’austérité des temples de tradition réformée …

La même année, l’orgue actuel qui réutilise d’ailleurs des éléments de l’orgue néo-classique de 1923, a été installé dans l’abside. Du fait de sa taille, il cache en partie le vitrail des Réformateurs et, surtout, il se trouve à un emplacement inhabituel. Les orgues sont, en effet, généralement installés sur une tribune au-dessus de la porte d’entrée et ce fut d’ailleurs le cas pour l’orgue d’origine ; quant au meuble qui le remplace actuellement sur cette tribune, il s’agit d’un orgue factice.

Symbolique de la décoration des vitraux et des carrelages

Les vitraux sont le résultat du travail d’Émile Menu, un peintre qui travailla au temple de la Petite Étoile, et de Jacques Gruber.

La décoration végétale des vitraux

Elle est très abondante. Or, certains motifs ont une inspiration biblique évidente, voire dans le cas du lys une double inspiration puisque la forme donnée à cette fleur fait penser au glaive, un motif qui symbolise la Parole de Dieu.


Les motifs végétaux

 Le lys blanc

 L’olivier Les palmes

 La beauté des fleurs des champs
 La confiance en Dieu

 La bonté de Dieu
Le Mont des Oliviers
La vie éternelle

 Cantique des Cantiques
2, 1-2 et 6, 2-3

Osée 14, 6
Matthieu 6, 28-30

 Genèse 8, 11
Psaume 52, 8
Luc 21, 37-38 et 
22, 39-46
 Apocalypse 7, 9

      

Toutefois, une remarque s’impose : la Bible ne mentionne que deux espèces de fleurs et les botanistes continuent à discuter de leur identification. Le lys, très présent dans les vitraux du temple, serait l’une de ces fleurs bibliques, quitte à ce qu’il soit cité en tant que représentante de l’ensemble des fleurs des champs ; en revanche, la rose, autre fleur tout aussi présente, ne le serait certainement pas. Cependant, même si la « rose de Saron » évoquée dans le Cantique des Cantiques est très probablement un narcisse ou un crocus, la rose est une fleur christianisée bien connue, y compris des protestants puisque liée au culte de la Vierge Marie.

Or, il est frappant de noter qu’à l’exception du mauve clair dans le grand vitrail de l’abside ; la couleur utilisée pour les roses est un bleu vif. Il n’y a donc aucune rose rouge, symbole du sang du Christ, et surtout aucune rose blanche, symbole de la virginité de Marie. Et, pourtant, le blanc aurait pu figurer dans ce temple si l’on pense aux origines de nombreux protestants rémois ; en effet, dans la « rose de Luther » qui, à l’époque de la construction du temple, avait acquis le statut d’emblème dans les Eglises luthériennes, les pétales sont blancs pour signifier la foi qui procure joie, consolation et paix du cœur.

Le vitrail de la rosace

Dans les cathédrales gothiques, la rosace est liée au culte marial. Dans le temple de Reims, le vitrail de la rosace représente une colombe descendant vers le bas. La référence au baptême de Jésus-Christ par Jean-Baptiste est évident (cf. par exemple, Marc 1, 9-13) mais on retrouve dans cette image la représentation fidèle du type de pendentif le plus utilisé pour la croix huguenote. Et l’on sait que cette croix fut un signe de reconnaissance des protestants réformés pendant le Désert et qu’elle est toujours un bijou identitaire de la foi réformée.

            

Le grand vitrail de l’abside

Les motifs symboliques sont très classiques dans l’iconographie chrétienne. Toutefois, la présence de l’abréviation IHS, c’est-à-dire de ce que les Églises appellent le « trigramme de Jésus » n’est très probablement pas une allusion à l’Église ancienne d’avant la Réforme. En effet, au regard du contexte du vitrail qui est manifestement un hommage aux Réformateurs, il est fort probable que cette présence soit un clin d’œil appuyé à l’Église Protestante de Genève. En effet, cette communauté issue de la Réforme qui fut organisée par Jean Calvin en 1541, avait lors de sa fondation décidé d’utiliser le trigramme comme emblème ; c’est ainsi qu’il figure sur le « Mur des Réformateurs » érigé en 1909.

Les motifs symboliques
 
L’agneau avec la Croix

 L’Alpha et l’OmegaLe glaive
 La couronne d’épines L’abréviation    IHS
 
Le sacrifice de Jésus-Christ sur la Croix

 Le Christ La Parole de Dieu La Passion et la Gloire de Jésus-Christ  Jésus
ou
Jésus notre Sauveur
 
Jean 1, 29

 Apocalypse 22, 13 Éphésiens 6, 17  Matthieu 27, 29
Hébreux 2, 9
 

                  

      


L’identification des quatre personnages représentés dans le vitrail ne pose aucune difficulté particulière même si celui qui est sans barbe peut faire penser … à Martin Luther.

 Les personnages
 
Théodore de Bèze

 Guillaume Farel Jean Calvin Ulrich Zwingli
 
1519-1605

 1489-1565 1509-1564 1484-1531
 
Collaborateur de Jean Calvin

 Réformateur de Montbéliard et de NeuchâtelRéformateur de Genève
 Réformateur de Zurich
 
Rouleau de parchemin « Histoire des Églises Réformées de France »

 Livre ouvert avec signet et sceau portant le trigramme du Christ (IHS)Rouleau de parchemin « Institution de la Religion Chrétienne 1536-1548 »
Livre à la main et index gauche levé 

   

Les autres vitraux

L’iconographie de ces vitraux tourne autour de trois thématiques, la troisième étant cependant inattendue car se référant à une tradition iconographique qui n’est pas née de la Réforme.

 Les motifs liés à l’enseignement de Jésus-Christ

Ancre marine
 
 Barque CoqLampe
 Soleil

L’espérance

L’Église
 Le triple reniement de PierreLa parabole des dix vierges
 La bonté de Dieu
Hébreux 6, 19
 Matthieu 8, 23-27
Luc 5, 1-11
Matthieu 26, 74-75
 Matthieu 25, 1-12Luc 1, 78-79 

                  

Les citations bibliques
 Jésus-Christ est le même éternellement. Dieu est esprit… Dieu est amour.
Hébreux 13, 8
 Jean 4, 24  et 1 Jean 4, 16


Dernière thématique : la référence aux quatre Évangiles. Elle se traduit par le recours à une pratique ancienne de l’art du vitrail ou de la statuaire, elle-même issue de deux visions rapportées dans le Premier et le Second Testaments : la vision du prophète Ézéchiel (vision de quatre animaux ailés dans Ézéchiel 1, 10) et celle de l’apôtre Jean (vision de quatre êtres vivants toujours ailés dans Apocalypse 4, 6-7).

 Les quatre évangélistes

Matthieu

Marc
Luc
Jean

L’homme

Le lion
Le bœuf
L’aigle

L’Évangile débute par la généalogie de Jésus. 

L’Évangile débute par le cri de Jean-Baptiste dans le désert.
 L’Évangile fait, à son début, allusion à Zacharie qui offre un sacrifice à Dieu.  L’Évangile s’ouvre par un prologue sur le Verbe, la voix venue du ciel.

Matthieu 1, 1-17

Marc 1, 1-3
 Luc 1, 8Jean 1, 1-18

          

Le carrelage

Il est peu fréquent que le carrelage d’un temple protestant soit autant décoré, mais, là encore, les références bibliques abondent.

Les motifs des croix

L’arbre près du ruisseau

 Le cerf  Les chiensLe poisson
 
Le Juste

La soif de Dieu
 La métaphore des miettes des petits enfants mangées par les petits chiens
La miséricorde de Dieu
Le repas eucharistique
 
Psaume 1, 3
Psaume 42, 2-3a
Marc 7, 24-31

Jonas 2, 1-2 et 2, 11
Luc 24, 42-43
 

Pour approfondir :

1°) le contexte de la reconstruction du temple et sa réception de ce dernier par les protestants, voir Paul Grojeanne, Un lieu de culte protestant : le temple de l’Église Réformée de Reims, 1996, 79 pages.

2°) la question de l’architecture protestante et de l’image dans le pensée protestante, voir notamment :
-    GISEL Pierre (dir.), Encyclopédie du protestantisme, Presses Universitaires de France et Labor et Fides, Paris-Genève, 2006, 1712 pages : rubriques « Architecture » ( Daniel Gering) et « Image » (Pierre Prigent) ;
-    Société de l'Histoire du Protestantisme Français, Colloque de Montpellier, « L’architecture des temples réformés (XVIe-XVIIe siècles) ». Bulletin de la SHPF, Tome 152, juillet-août-septembre 2006, pp329-520 ;
-    Université de Lyon III, « Le calvinisme et les arts du XVIe siècle à nos jours », Chrétiens et Sociétés. XVIe- XXIe siècles, numéro spécial, n°1, 2011 (Bulletin annuel du RESEA, Religions, Sociétés et Acculturations) : articles de Jérôme Cottin, d’Yves Krumenacker et de Bernard Reymond.

3°) les origines de la croix huguenote, voir Pierre Bourguet, La croix huguenote, musée du Désert, 1985, 65 p.

Pour visiter le temple :
Prendre rendez-vous avec Philippe Guttinger, à l’adresse philippe.guttinger@orange.fr
Pour toute remarque ou critique    S’adresser à l’auteur à la même adresse.